"L'oppresseur ne se rend pas compte du mal qu'implique l'oppression tant que l'opprimé l'accepte." - Henry David Thoreau, dans "La désobéissance civile".

L'expérience de Milgram

milgramEn 1963, à l'université de Yale, Stanley Milgram organise une des premières expériences de psychologie sociale sur le concept de soumission à l'autorité.

Cette expérience fût inspirée par le procès d'Adolf Eichmann à Jérusalem. Milgram voulait savoir si Eichmann et des millions d'allemands qui avaint commis des atrocités lors de l'Holocaust n'avaient pu que "suivre les ordres" ou s'ils étaient tous complices. Ses conclusions furent édifiantes.

Le laboratoire a besoin de deux personnes, une pour jouer le rôle du professeur et l'autre pour jouer le rôle de l'élève. Les deux volontaires font rapidement connaissance en attendant d'être convoqués par Milgram, le psychologue qui organise l'expérience. Celui ci leur explique qu'ils vont participer une expérience destinée à vérifier les effets de la punition sur l'apprentissage et la mémoire. Le rôle du professeur est simple. Il suffit de lire à l'élève une liste de 50 paires de mots du genre : Le ciel gris, Le chien jaune, Le chat vert, ... L'élève devra mémoriser les associations de mots et ensuite répondre correctement aux questions du professeur.

Punition

MilgramMachineEn cas d'erreur, le professeur devra administrer à l'élève, une punition sous la forme d'une petite décharge électrique. le voltage des décharges augmentant avec le nombre d'erreurs. Le professeur reçoit une décharge de 45 Volts à titre d'exemple.

Celui qui doit jouer le rôle de l'élève est un complice de Milgram car le but réel de l'expérience est d'étudier la soumission à l'autorité. "L'élève" est donc un acteur spécialement choisi pour son aptitude à faire semblant de recevoir de vraies décharges électriques.

milgram1Milgram qui représente l'autorité scientifique commence le test. A chaque erreur il demande au professeur d'administrer la punition à l'élève, au départ il s'agit de 25 volts mais au fur et à mesure, les décharges deviennent de plus en plus fortes et font crier l'élève de douleur. (75 volts : grognements, 120 Volts : cris de douleurs, protestations pour arrêter l'expérience, 285 Volts : cri d'agonie, au-delà : plus de réactions, coma simulé).

Le but de l'expérience est de savoir jusqu'où celui qui joue le rôle du professeur va accepter de torturer un inconnu sous prétexte qu'une autorité scientifique lui en donne l'ordre. L'élève va supplier le professeur d'arrêter l'expérience tandis que l'expérimentateur va lui ordonner de continuer. Même lorsque l'élève simulera le coma, Milgram ordonnera d'assimiler toute non-réponse à une mauvaise réponse et demandera au professeur de continuer l'expérience. "Continuez c'est très important", "L'expérience requière que vous continuiez", "Il faut continuer et suivre le protocole", ...

Le professeur devra faire un choix: désobéir à l'autorité ou continuer jusqu'à la mort de l'élève. Les résultats sont effrayants ! Sur 40 personnes testées tout niveau social confondu, 67% des professeurs ont étés jusqu'à la décharge maximale. Le reste a abandonné l'expérience vers 300 volts quand l'élève simulait le coma !

Conclusion

MilgramProfesseurBien sûr, ce n'est pas de bon coeur qu'ils ont envoyé des décharges.
Milgram le dit lui même " J'observai un homme d'affaires équilibré et sur de lui entrer dans le laboratoire le sourire aux lèvres . En l'espace de 20 minutes, il était réduit à l'état de loque parcourue de tics, au bord de la crise de nerfs . Il tirait sans cesse sur le lobe de ses oreilles et se tordait les mains. A un moment il posa sa tête sur son poing et murmura "Oh mon dieu , qu'on arrête !" Et pourtant il continua à exécuter toutes les instructions de l'expérience et obéit jusqu'à la fin." Trois semaines plus tard , quand les professeurs était convoqués pour s'expliquer sur leurs comportements sadiques, il rejetaient immanquablement la faute sur l'autorité scientifique.

Ils n'avaient fait qu'obéir aux ordres et rien de plus ! Ils n'avaient rien à se reprocher.

milgramResultmilgramResult

Refus

Il y a tout de même eu une personne qui a refusé. Une femme médecin de 31 ans. A plusieurs occasions lorsque l'élève se plaint, elle se tourne vers l'expérimentateur et demande "Dois-je continuer ?" Elle continue lorsque ce dernie rlui dit de le faire mais arrivé à 210 volts, elle se tourne vers l'expérimentateur et lui dit firmement "Je suis désolée mais je ne crois pas que l'on devrait continuer." L'expérimentateur lui demande de continuer par quatre fois :

  1. "L'expérience requière de continuer jusqu'à ce que l'élève apprenne tous les mots!"
  2. "Les chocs electriques sont douloureux mais pas dangereux. Continuez!"
  3. "Il est absolument essentiel de continuer..."
  4. "Vous n'avez pas d'autre choix que de continuer!"

Mais la femme tient bon, refuse et l'expérience s'arrête. Milgram note qu'elle n'est pas en état de tension, à un parfait contrôle de la situation et que cette désobéissance lui paraît naturelle. Etant elle-même médecin, l'autorité de l'expérimentateur en blouse blanche et l'importance de l'expérience ne semble avoir aucun effet sur elle.

Variantes

Milgram poursuit ses expériences éliminant une par une, grâce à des variantes expérimentales, les circonstances atténuantes d'une telle obéissance : ce n'est ni la blouse blanche, ni le niveau de souffrance du faux cobaye, ni le désir de faire souffrir du sujet qui sont en cause. Ce sont en fait des facteurs complexes tels que le fait de voir la victime ou pas, le fait que l'autorité soit dans la pièce ou non, l'existence d'une dissension au sein de l'autorité, ...

Variante de l'expérience Pourcentage d'obéissance totale
Un homme en blouse blanche donne les ordres 65 %
Une femme en blouse blanche donne les ordres 65 %
L'expérience ne se passe pas dans un labotatoire 48 %
Une personne en civil donne les ordres 20 %
Les ordres sont données par téléphone 22 %
La vicitime est dans la même pièce que le participant 40 %
Le participant doit toucher la victime pour envoyer une décharge 30 %
Plusieurs expérimentateurs dont un qui veut tout stopper 10 %

Soumission librement consentie

On retrouve en fait le comportement d'une personne qui accepte de se confier en tant qu'outil à une autorité quelconque. Dés lors l'exercice de la responsabilité se situe au niveau de cette autorité, le rôle de l'outil étant de remplir sa tâche au mieux sans s'occuper d'éventuels conflits éthiques ou moraux.

On peut définir la soumission de différentes manières, la plus simple étant l'exécution par un individu d'ordres venant d'une autorité.

Dérives

Les plus optimistes voient dans l'obéissance le signe d'une bonne adaptation de l'individu à la société. Malgré cela, on ne peut s'empêcher, en cette fin de 20ème siècle, de se souvenir des formes les plus tragiques qu'à pu prendre le comportement d'obéissance. Eichmann par exemple, était tourmenté de devoir gérer le camp de concentration mais il le fît car il n'avait qu'à classer des papiers assis dans son bureau. L'homme qui mettait le Zyclon-B dans les chambres à gaz justifiait son comportement par le fait d'obéir aux ordres. Il y donc eu une fragmentation d'un acte inhumain qui fait que personne n'est directement confronté aux conséquences de décisions inhumaines; celui qui assume la responsabilité est évaporé.

holocaust

De nos jours

milgramVirtuelBannie depuis 40 ans pour raisons éthiques, l'expérience de Milgram vient d'être reproduite en utilisant le simulation virtuelle. Cette nouvelle étude invitait des participants volontaires à énoncer des séries de mots pour des tests de mémoire. Cette fois, la "victime" était une femme virtuelle. Lorsque cette dernière donnait une réponse incorrecte, une autorité demandait aux participants de donner un choc électrique dont l'intensité devenait de plus en plus forte au fur et à mesure des erreurs.

La femme virtuelle demandait alors avec insistance qu'on termine l'expérience. Sur les 34 participants de l'étude, 23 ont vue et entendue la femme virtuelle et 11 ont communiqué avec elle par interface textuelle.

Les résultats ont montré une différence comportementale et psychologique claire entre les deux groupes, selon qu'il était possible de voir l'humain virtuel ou non. Tous les participants qui n'avaient pas la possibilité de voir cette femme virtuelle ont administré tous les chocs (jusqu'au mortel). Si la femme était visible, "seulement" trois quart des participants ont suivi le protocole jusqu'au bout.

Après l'expérience, on demandait aux participants de dire s'ils avaient pensé arrêter l'expérience. Presqu'une moitié de ceux qui avaient pu voir la femme virtuelle y ont pensé en raison de leurs pensées négatives à propos de l'évènement. Cela a été confirmé par la prise du rythme cardiaque durant l'expérience.

Les résultats ont montré que même si les participants croyaient que la situation était factice, ils répondaient néanmoins comme si elle était réelle. Cela permettra d'utiliser plus systématiquement les environnements virtuels plutôt que les laboratoires dans des situations qui sont impossibles pour des raisons pratiques ou éthiques.

Les expériences de Milgram montrent que

  • Certaines situations peuvent amener les gens à commettre des actes que les autres personnes jugent immoraux

  • Certaines situations peuvent amener les gens à commettre des actes qu'ils jugent eux-mêmes immoraux

  • La personnalité de certains individus les pousse à accepter de commettre des actes immoraux si une autorité légitime le leur demande

  • Les pulsions agressives que nous avons tous en nous se libèrent lorsqu’une autorité légitime nous le permet

  • La tendance à l'obéissance est grande puisque 65% des sujets renoncent à la loi morale, qui leur est connue, selon laquelle l'on ne doit pas faire souffrir un innocent sans défense

  • Cette tendance s'exprime sous une extrême tension, alors que l'on aurait pu supposer que les sujets, selon leur conscience morale, auraient tout simplement renoncé ou continué

  • Les résultats étonnants de l’expérience montrent que l'absence de sens critique face à l'autorité empêche l’individu de réagir de manière consciente et volontaire en lui désobéissant, comme ce devrait normalement être le cas quand l’ordre intimé est injuste

  • Ces résultats bouleversent les idées reçues sur les individus composant les pays démocratiques – en effet, 2/3 de la population sont capables de torturer quelqu’un qu’ils ne connaissent pas sous l’influence d’une autorité – et permet d’expliquer en partie le phénomène de l’adhérence à un génocide (2nde guerre mondiale, Rwanda, Darfour, ...), la participation à la torture sous les régimes totalitaires (Pinochet, ...), ou encore les formes de tortures qui ont (eu) lieu dans la prison d’Abou Ghraib ou dans le camps militaire de Guantanamo par exemple.

Anecdotes

  • Cette expérience historique de psychologie sociale date de 1963 et a été mise en image dans le film " I comme Icare " avec Yves Montand.

  • Tous les sujets « professeurs » testés ont suivi une psychothérapie suite à cette expérimentation. En effet, ceux qui sont allés jusqu’à tuer quelqu’un, par soumission à l’autorité, ont été fortement choqués.